Mercredi 29 décembre, 18H20, chez moi, à Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal. Voulant me laver les mains, j’ouvre le robinet : pas d’eau. Nous attendons une heure ou deux, puis nous appelons les services techniques de la ville. Ils nous apprennent qu’une canalisation s’est brisée à 100m de chez nous. Ils sont en train de réparer.
Mercredi 29 décembre, 23H. Toujours pas d’eau. Au cours de la nuit, j’entends manoeuvrer des engins de chantier par la fenêtre entrebâillée. À 3 heures du matin, ils seront toujours en train d’essayer de réparer la fuite, par -12 degrés.
Jeudi 30 décembre, 7H30. J’ouvre un robinet : toujours pas d’eau. J’attends 8H30, puis j’appelle à nouveau la ville. La fuite n’est toujours pas colmatée. En fait, ils ont essayé 3 fois de remettre l’eau, mais à chaque fois, la canalisation à pété autre part.
Jeudi 30 décembre, 11H00. L’eau revient enfin, après presque 17 heures d’interruption. Je saute sous la douche. C’est dans ces moments-là qu’on apprécie l’eau courante. Enfin, pas trop courante, l’eau, quand même... Il y en a, en ce moment, qui apprécient moyennement que l’eau coure.
Jeudi 30 décembre, 17H00. On sonne à la porte. J’ouvre. C’est un « col bleu » de la ville. Il m’annonce que l’eau va être à nouveau coupée. La canalisation a encore sauté. Par réflexe, je lui demande s’il sait combien de temps va durer la coupure. Il me répond par la négative. Évidemment, la veille, pouvaient-ils deviner qu’ils allaient y passer la nuit ?
Jeudi 30 décembre, 23H00. Enfin, l’eau est à nouveau rétablie. Pour combien de temps encore ?
Cette petite mésaventure, que les événements récents survenus dans une autre partie du monde forcent à relativiser, m’inspire plusieurs réflexions.
D’abord, je voudrais saluer le travail des « cols bleus », le personnel actif de la ville qu’on a tendance à faire passer un peu trop facilement pour des fainéants syndiqués qui viennent à 5 sur un chantier pour que 4 regardent le dernier travailler. Ce que j’ai vu, ce sont des gens qui font tout ce qu’ils peuvent, par tous les temps, et jusqu’aux petites heures du matin, pour que le service soit rétabli. Et, quand ils le peuvent, ils passent de maison en maison pour avertir à l’avance d’une prochaine coupure d’eau.
Ensuite, j’aimerais bien savoir comment un pays développé a pu laisser se dégrader autant ses infrastructures. Je suis sûr que dans bien des grandes villes africaines le réseau d’eau est en meilleur état que sur l’île de Montréal. Cette situation est d’autant plus inadmissible que ces jours derniers, il ne fait pas froid pour la saison. Je crois même n’avoir jamais vécu un hiver aussi doux en 5 années de présence. Alors qu’on ne vienne pas me dire que ces ruptures de canalisations sont dues à des conditions météorologiques extrêmes.
Et s’il n’y avait que le réseau d’eau, ça pourrait passer encore, mais le réseau routier n’est pas mieux entretenu et le réseau électrique s’effondre comme un château de cartes dès que le vent souffle un peu fort.
On va encore dire que je compare, mais la comparaison est le propre de l’homme. Si nous ne comparions pas, nous serions morts. Nous ne pourrions ni manger, ni nous reproduire, car nous ne pourrions pas savoir si nos actes sont conformes au comportement normal de l’espèce. Nous savons que nous pouvons manger un aliment car nous comparons son odeur, sa texture et son goût à ce que nous avons appris auparavant ou à ce qui est inscrit dans nos gènes. Il est donc tout à fait normal de comparer. Ceci est pour ceux qui prônent l’oubli total en guise de philosophie d’intégration.
Si je compare donc à ce que j’ai connu auparavant, dans un autre pays, pendant plus de 40 ans, jamais, au grand jamais, dans aucun endroit où j’ai vécu, je n’ai rencontré une telle situation. Les coupures d’eau étaient rarissimes, tout comme les ruptures de canalisations. Et lorsque cela se produisait, la réparation n’était pas suivie par d’autres ruptures. Oui, je payais l’eau beaucoup plus cher - je paye ici quand même 127$ par an de taxe d’eau - mais au moins je voyais où passait l’argent que je donnais. J’avais un minimum de retour de service par rapport à ma contribution.
Ici, je n’ai jamais eu autant l’impression de jeter l’argent par les fenêtres. Mais où passe donc tout ce fric qu’on prélève sur mon salaire ? Dans les réserves indiennes ? Dans la construction des routes du nord de la province sur lesquelles passe un véhicule par jour ? Dans les poches des actionnaires des sociétés privées ?
Se « péter les bretelles », c’est possible si l’on est capable d’assurer derrière. Sinon, on sombre vite dans le ridicule. Montréal est comme un décor de cinéma : une belle façade offerte au reste du monde, une perspective imprenable sur une grande ville nord-américaine brillant de mille feux pour le visiteur arrivant par le pont Champlain.
Lorsqu’on y vit, derrière la façade en carton-pâte, c’est une métropole souvent misérable car laissée à l’abandon depuis des années, une ville qui a bien du mal à entretenir l’illusion de tenir son rang sur le continent où elle est, une vraie honte. Un de mes amis québécois soutient que le Canada est un pays en voie de développement. Je vais finir par le croire.
Bonjour Jean-Claude,
Je tombe sur cet article alors que je manque d’eau ce matin moi aussi. Y’a pas qu’à Montréal que les tuyaux pètent, à Québec aussi...
C’est le propre des politiciens de pas s’attaquer aux problèmes de fond. C’est impopulaire de parler de tuyaux et d’infrastructures de façon générale. On rejette ainsi nos problèmes dans la cours de nos enfants. C’est un comportement bien regrettable qui demanderais beaucoup de maturité de la part des citoyens pour changer. Je n’ai malheureusement pas l’impression que cela va changer bientôt...
Bonne journée. Richard