En 1999, lorsque j’ai immigré au Québec, ça faisait déjà un bout de temps que je ne votais plus. Ceci pour deux raisons : d’abord, ceux pour qui je votais n’étaient jamais élus, ensuite parce que, à un moment dans ma vie d’électeur, j’avais réalisé que le véritable changement ne passerait pas par les urnes.
Pendant mes premières années au Canada, j’étais résident permanent, donc le problème de voter ou non ne se posait pas, puisque seuls les citoyens canadiens ont le droit de vote aux élections provinciales et fédérales. Une fois la citoyenneté canadienne acquise en 2003, l’envie de participer à la vie politique me reprit. Le pays était nouveau pour moi, les acteurs politiques différents et l’illusion de pouvoir influer sur la façon dont nous sommes gouvernés me reprit. C’est ainsi que je votai aux deux élections fédérales de 2004 et 2006.
J’imaginais que les façons de voter étaient similaires dans tous les pays développés. J’avais en tête les bonnes vieilles institutions républicaines : la carte d’électeur, l’isoloir fermé par un rideau, les bulletins sous la forme de petits rectangles de papier à glisser dans une enveloppe colorée, les urnes fermées par un clapet, la traditionnelle annonce « a voté ! » et le dimanche consacré au devoir électoral. Je pensais retrouver quelque chose de similaire au Canada, au moins du point de vue de la sécurité du vote. Eh bien pas du tout. La procédure de vote au Canada est très différente de celle en vigueur en France et l’aspect sécuritaire me laisse extrêmement perplexe sur la légitimité des élus.
Au Canada, le processus électoral commence par la réception d’un carte « d’information de l’électeur » dans la boîte aux lettres. Elle contient les coordonnées du bureau de vote. On reçoit une carte avant chaque scrutin et ce sont les services fiscaux fédéraux qui transmettent nos coordonnées à Élections Canada. On peut s’opposer à la divulgation de ces coordonnées sur la déclaration d’impôts.
Le jour de l’élection, seule cette carte sera nécessaire pour voter et aucun autre document d’identité ne sera exigé. Le problème, c’est que la carte arrive sans enveloppe, qu’elle est déposée en vrac dans la boîte aux lettre et n’importe qui peut la voler. D’ailleurs, étrangement, l’étiquette d’adresse qu’elle comporte indique « Mr Untel ou à l’électeur » montrant le niveau d’exigence des autorités sur l’identité des électeurs.
Mais pire, s’il n’est pas nécessaire de s’identifier le jour du vote, la carte elle-même est facultative. Le jour de l’élection, on peut se présenter les mains vides au bureau de vote, dire qu’on n’a pas reçu la carte, être inscrit sur-le-champ sur la liste électorale et voter. On peut même le faire sans avoir la citoyenneté canadienne, aucune vérification n’est faite.
En passant, le jour de vote n’est pas un dimanche. C’est un jour de semaine et je crois que les deux fois où j’ai voté, c’était un lundi et les bureaux de votes étaient ouverts de 9H30 à 21H30. Il était aussi possible de voter par anticipation quelques jours avant.
Le jour du vote, on se présente au bureau indiqué sur la carte. Le bureau est une petite table à laquelle sont assis deux assesseurs. On présente sa carte (si on l’a reçue), et l’un des deux nous remet un bulletin de vote qu’il aura préalablement découpé d’un carnet à souche. Le bulletin de vote se présente sous la forme d’un morceau de papier cartonné que l’assesseur plie en trois avant de nous remettre et de nous désigner l’isoloir qui se trouve derrière le bureau.
L’isoloir se présente sous la forme d’une demie-boîte de carton posée debout. À l’intérieur, on y trouve un petit crayon à mine graphite (oui, oui, un crayons à papier !) avec lequel on doit faire une croix sur le bulletin de vote dans un rond placé en face du candidat dont on souhaite l’élection.
La croix faite, on replie le bulletin et on le rend à l’assesseur qui en découpe une languette sur laquelle se trouve un numéro. Pendant cette manipulation, je n’ai qu’une frayeur : celle de lâcher le bulletin qui pourrait alors se déplier et montrer mon choix à tous ceux qui sont autour. Une fois qu’il a fini de découper sa languette, l’assesseur nous rend le bulletin qu’on peut enfin mettre dans l’urne, une boîte de carton avec une fente découpée. C’est tout, le devoir électoral est fait.
S’il me semble assez rationnel qu’il n’y ait qu’un bulletin unique, je trouve extrêmement étrange que le marquage sur ce bulletin soit fait au crayon à papier. Il faut espérer que ceux qui dépouillent ne soient pas, eux, équipés de gommes. Ensuite, il me semble tout aussi curieux que le bulletin doive passer dans d’autres mains avant de rejoindre l’urne. Un manipulateur habile aurait vite fait de substituer un bulletin à un autre. Enfin, n’ayant pas été sollicité les deux fois pour le dépouillement, je suppose que cette opération n’est ni faite, ni contrôlée par des citoyens ordinaires comme le veut la loi de la République. Il faut espérer qu’il n’y ait pas d’irrégularités pendant cette opération importante.
Cet amateurisme est surprenant pour un grand pays de tradition démocratique comme le Canada. Dans un pays du tiers monde, avec des conditions de vote similaires, des observateurs de l’ONU hurleraient à l’irrégularité. Mais ici, tout se fait dans la joie et la bonne humeur. Même après presque 7 ans, je suis encore surpris de l’angélisme et de la naïveté avec lesquels sont établies certaines règles de fonctionnement de la société canadienne. C’est à croire que ceux qui ont établi la procédure électorale n’ont pas prévu les cas de fraude parce qu’eux-mêmes étaient incapables de frauder.
À côté de cela, il y a des conditions draconiennes pour l’obtention d’un simple passeport. Au Canada, la demande de ce document de voyage doit être accompagnée de l’adresse de deux « références ». Ce sont des personnes qui connaissent le requérant depuis plus de deux ans et que le bureau des passeports appellera pour vérifier son identité. Il faut en outre que les photographies qui accompagnent la demande soient certifiées par un « répondant », un notable choisi parmi une liste de professions : Ingénieur, médecin, notaire, etc... qui connaît lui aussi le demandeur depuis plus de deux ans. Et la lourdeur de cette procédure est requise à chaque demande de renouvellement de passeport.
J’en déduis que pour le gouvernement canadien comme pour certaines dictatures, le résultat d’une élection a beaucoup moins d’importance que la possibilité de sortir du pays...